Que faire ? Je ne suis plus bon à rien !
C’est sûr : le monde court droit à sa perte ;
Il me coûte d’en n’être que témoin,
De laisser ainsi ma puissance inerte…

J’avais levé des armées démoniaques,
Prêtes à terrasser les séraphins ;
Elles se sont vendues… Mais quelle arnaque !
Et je suis resté seul, sans lendemain.

Arrivèrent, sans que j’y puisse rien,
Les lendemains aveuglants de Lumières,
Qui eurent raison des anges du Bien,
Sans que je ne sorte de ma tanière.

Dieu immobilisé au poteau de torture,
Je restais désœuvré devant plus fort que moi ;
Je voyais le Progrès déverser ses ordures,
Sans n’avoir jamais dû bouger le petit doigt.

J’aurais dû déclencher maintes épidémies,
J’aurais dû déchaîner les forces du Néant,
Répandre la misère, assécher bien des vies,
Hélas ! J’arrive quand il n’est déjà plus temps !

Je ne suis qu’un rebut, dépouillé de mes vices,
Qu’on a marchandisés pour mieux les écouler ;
Et l’argent m’a rendu pauvre de mes maléfices
Que je peux voir germer sans les avoir semés.

Quoi ? Ne resterait-il donc rien qui vaille ?
Que je puisse me mettre sous la dent ?
Tout aurait été bouffé par l’argent ?
Tout serait corrompu par la ferraille ?

Pourquoi suis-je alors empli de tristesse ?
Cette hécatombe devrait me réjouir !
Diable ! N’est-ce donc pas une prouesse
De voir devancés mes sombres désirs ?

Oh ! C’est parce que ça résiste encor !
Là, dans les failles, grouille de la vie !
Des gens s’y aiment et joignent leurs corps
Pour raffermir les failles élargies…

De toute éternité, ces liens qu’ils tissent
Résistent aux flèches et aux assauts ;
Je n’y ai prise qu’au moment propice
Où l’amour desserre un peu son étau.

Le Capital a cru s’être bien joué de moi
En usurpant mes plans – voleur à la sauvette !
Étendant son désert infernal ici-bas
Tout en me reléguant au fin fond d’oubliettes…

Que s’imagine-t-Il ? Se croit-Il assez fort
Pour, où j’ai échoué, étendre Son emprise ?
Mais ! Ne voit-Il pas qu’échappent à Son ressort
Ces amants qui s’aiment d’un amour qui les grise ?

Ils s’aiment sans compter et c’est bien importun
Pour les faire rentrer dans les livres de comptes ;
Leur mathématique, où un plus un égale un,
Empêche d’isoler l’individu qu’on dompte.

Ça fuit ! Partout ça fuit ! Par petites giclées !
Ça déborde du sceau, qu’on veut leur imprimer ;
Ça glisse entre mes doigts en gouttes parfumées…
Et ça chante de joie : il est temps de s’aimer !

Crédits

Texte : Gibus
Photos : Delphine Lebahan
Musique : Léo Ferré – Muss es sein ? Es muss sein !
Fresque : Pascal Boyard @pboy