Le concept de logiciel libre est né en réaction au moment où le logiciel est devenu une marchandise, au sens capitaliste du terme, c’est-à-dire susceptible de générer de la survaleur. En effet, les logiciels des premiers ordinateurs, destinés aux milieux universitaires, étatiques ou aux grandes entreprises, étaient considérés comme des externalités sans valeur marchande, permettant uniquement d’exploiter ce qui représentait alors la source de profit de l’ubique : la vente de matériel, soit, à l’époque, des ordinateurs gigantesques aux prix exorbitants. Dès lors, les constructeurs d’ordinateurs distribuaient leurs logiciels sans aucune contrainte, en particulier pécuniaire, et sous une forme permettant aux utilisateurs de modifier ces logiciels pour les adapter à leurs propres besoins.

Puis avec la démocratisation de l’ubique, portée en grande partie par l’avènement du micro-ordinateur pouvant équiper les foyers, une industrie du logiciel émergea – revendiquant l’exclusivité de l’édition et de la distribution de programmes d’ordinateurs, en s’appuyant sur le principe capitaliste permettant de les transformer en produits marchandisables : la propriété privée. Les logiciels, au lieu d’être distribués sans contraintes, se virent affublés de divers artifices permettant de s’en réserver la propriété technique : systèmes anti-copie, clef d’activation, ou juridiques : copyrights, brevets, secrets industriels, etc.

L’histoire raconte que Richard Stallman, hacker au laboratoire d’intelligence artificielle du Massachusetts Institute of Technology – ou MIT, l’un des principaux centre de recherche où l’ubique naissante s’était développée depuis l’après guerre – se trouva confronté à l’impossibilité de modifier le comportement d’une imprimante pour l’adapter afin d’être averti des bourrages papier qui arrivaient fréquemment. La raison de cette impossibilité venait du fait que le constructeur de l’imprimante la livrait avec un logiciel capable de la contrôler – un pilote – en interdisant toute modification de ce logiciel et en ne fournissant pas son code source – la suite d’instructions écrite et lisible par un programmeur ubique – mais uniquement sa version binaire – ces mêmes instructions encodées sous forme de 0 et de 1, exécutables par un ordinateur mais largement inintelligibles pour un humain.

Révolté par cette impossibilité d’échapper aux contraintes imposées par l’éditeur du logiciel – ici, le constructeur de l’imprimante, Stallman lança le mouvement du logiciel libre afin de constituer un socle de logiciels inappropriables garantissant la liberté de ses utilisateurs. Il s’appuya pour ce faire sur un instrument juridique, une licence d’utilisation des logiciels définissant les quatre libertés constitutives du logiciel libre  : la liberté d’utiliser le logiciel pour n’importe quel usage, la liberté d’étudier son fonctionnement et de le modifier pour ses propres besoins, la liberté d’en redistribuer des copies et la liberté de diffuser ses propres versions modifiées.

Nous pouvons d’ores et déjà tirer quelques constats de cette anecdote narrant la genèse du logiciel libre et la définition de ce dernier selon les quatre liberté que nous venons d’énumérer. Tout d’abord, la liberté dont il est question dans le logiciel libre n’est ni celle de l’éditeur, ni celle du programmeur, mais celle de l’utilisateur de ce logiciel. Celui-ci ne doit pas voir son utilisation du logiciel contrainte par ceux-là. Cela rejoint et satisfait l’exigence éthique de maîtrise du sens donné aux calculs ubiques vis-à-vis du réel. Mais il importe également de réaliser que cette liberté de l’utilisateur repose sur la possibilité de celui-ci à comprendre et modifier le logiciel. Quand bien même il n’aurait pas les compétences techniques pour le faire, rien ne doit le lui en empêcher. C’est donc sur une négation de l’opposition, par essence capitaliste, entre producteur et consommateur, que se base le logiciel libre. Pour ne pas être soumis aux desiderata de la personne ayant produit le logiciel, celle qui l’utilise doit pouvoir à son tour saisir, participer à, et au besoin améliorer son processus de production.

Ensuite, il n’est pas anodin que l’acte de naissance du logiciel libre ait été provoqué par – ou plutôt en réaction contre – l’entreprise de marchandisation du logiciel. Il est peut-être encore un peu tôt pour en déduire que le logiciel libre est fondamentalement anti-capitaliste, mais il est en tout cas indéniable qu’il s’érige contre tout principe d’appropriation – du code et des idées logicielles. Il ne s’agit pas d’opposer à la propriété privée, une propriété publique, ni même collective. Du point de vue du logiciel libre, le logiciel se situe complètement en dehors de toute notion de propriété. Et cette exclusion de la sphère de la propriété est en tout point conforme et découle directement de la nature de l’ubique, telle que notre enquête l’a exposée : tout logiciel n’a d’autre principe que d’effectuer des opérations mathématiques sur un modèle numérique de la réalité. Si une opération ou une collection d’opérations mathématiques devenaient appropriables, c’est tout un champ des mathématiques reposant sur ces opérations qui serait inaccessible – sauf à son propriétaire. Le logiciel libre a ce mérite d’avoir mis en évidence que tout logiciel – par nature mathématique – est inappropriable.

Enfin, les libertés qu’énoncent le logiciel libre ont une implication importante : celle d’imposer la disponibilité du code source, seul à même de permettre d’étudier le fonctionnement du logiciel et de le modifier à sa convenance. C’est uniquement cette dernière caractéristiques que retiendra l’initiative open source.

Celle-ci s’est fondée sur la crainte que les principes éthiques du logiciel libre soient si drastiques qu’au final ils ne freinent sa propagation et son adoption, en détournant les acteurs économiques – les entreprises – de l’utiliser et de participer à son développement. Face à cette crainte, les promoteurs de l’open source ont mis en avant que l’ouverture du code source s’alignait parfaitement avec les impératifs de réduction des coûts, d’efficacité, de pérennité et de rentabilité des entreprises.

Ce qui a motivé la création de l’open source est d’emblée son adéquation avec les principes capitalistes. Premièrement, même si rien n’interdit de faire payer des licences d’utilisation d’un logiciel open source, le code source étant disponible, n’importe qui peut se le procurer gratuitement. Ainsi utiliser des logiciels open source permet d’économiser sur le coût d’achat des licences. Quant aux entreprises produisant des logiciels open source, elles peuvent monnayer les divers services associés : installation, formation, maintenance, personnalisation, etc. Deuxièmement, le code d’un logiciel open source étant potentiellement exposé à une masse de relecteurs, ses failles sont d’autant plus susceptibles d’être détectées et corrigées, produisant ainsi des logiciels plus sûrs et plus performants. Troisièmement, n’importe qui étant capable de reprendre et faire évoluer le code d’un logiciel open source, les entreprises utilisatrices se libèrent de la soumission à un unique fournisseur.

On comprend donc aisément la nécessité de se distinguer de l’open source dans une éthique visant à s’émanciper du pôle numérique, capitaliste, de l’ubique. Toutefois, il faut bien réaliser qu’un même logiciel peut-être considéré comme libre ou open source. Tout dépend de la licence selon laquelle il est distribué : soit celle-ci respecte les quatre libertés du logiciel libre, soit elle se contente de stipuler l’ouverture du code – par exemple en interdisant de redistribuer soi-même toute modification pour que l’éditeur d’origine en garde l’exclusivité. Même un logiciel sous licence libre peut tout à fait être considéré comme open source – puisqu’il implique la disponibilité du code source. L’inverse n’est pas systématiquement vrai, les quatre libertés devant être respectées pour être qualifié de logiciel libre. Ce qui importe en fait, ce sont les motivations ayant présidé à l’élaboration du logiciel.

Ainsi, le célèbre navigateur web Firefox s’est ouvertement revendiqué à sa création de l’open source. Il s'agissait de bâtir un concurrent économique à Internet Explorer – logiciel propriétaire alors en position dominante, édité par Microsoft – qui puisse pallier aux déficiences de ce dernier et lui prendre des parts de marché grâce à de meilleures performances et un respect des standards. Pourtant, comme la licence d’utilisation de Firefox respecte les quatre libertés fondamentales du logiciel libre, il peut également être considéré comme tel. C’est ce qui a permis par exemple le développement de Tor Browser, qui s’appuie sur le code source de Firefox pour proposer un navigateur garant de la vie privée de ses utilisateurs.

On peut ainsi considérer que, schématiquement, la quasi totalité des motivations présidant à l'élaboration d’un logiciel résultent de deux ordres. Soit elles sont économiques : le logiciel est développé pour engendrer un profit, que ce soit de par lui-même en tant que marchandise – si toutefois cela est possible, nous reviendrons sur ce point dans un prochain volet de notre enquête – ou en optimisant un processus de production. C’est bien entendu le cas de tout logiciel dit « commercial », « propriétaire » ou « privateur », distribué uniquement sous forme exécutable par un ordinateur sans dévoiler son code source, seul compréhensible par un humain. Mais c’est également la motivation des logiciels open source, puisque nous venons de voir qu’on les qualifiait ainsi pour mettre en avant leur capacité à coïncider aux injonctions capitalistes.

Soit le développement du logiciel est motivé par la recherche d’une solution ubique à un problème. En d’autres termes, le logiciel est cette fois créé avant tout pour répondre à un besoin. Un logiciel libre ne saurait avoir d’autre but : il est uniquement développé pour l’usage que l’on en fait, en dehors de toute considération économique. De telles considération économiques n’interviennent pas dans la conception d’un logiciel libre. Ce qui ne signifie pas que ce dernier ne puisse générer par la suite des bénéfices purement économiques. Mais les logiciels libres se situent sur un autre plan, indifférent à leur potentielle valeur économique : celui de la signification des opérations ubiques qu’ils mettent en œuvre. Un logiciel libre n’existe que pour faire ce pour quoi il existe. Et l’intégralité du sens des modélisations ubiques sur lesquelles il opère réside entièrement dans cet objectif. Il n’existe pour un logiciel libre aucune fin — ni économique, ni autre – qui lui soit extérieure. Le logiciel libre s’inscrit dans un plan d’immanence.

Il y a là un renversement complet de la logique capitaliste de la marchandise où la valeur d’usage — ce à quoi sert la marchandise – n’est qu’accessoirement le support de la valeur d’échange – ce que vaut la marchandise. Selon l’exemple classique, il est indifférent au capital que l’on vende des armes ou des jouets, ce qui compte est le prix auquel les marchandises s’échangent. Pour le logiciel libre, ce qui compte est le traitement ubique qu’il met en œuvre. Que cela génère ou pas un gain économique est une conséquence subsidiaire dont le logiciel libre n’a que faire. Alors que c’est la raison d’être du logiciel open source.

Là est la différence entre open source et logiciel libre. Et là se situe le caractère éminemment éthique du logiciel libre. Or la conscience de cette nature véritablement éthique est largement absente chez les militants du logiciel libre, y compris dans le socle théorique sur lequel s’appuie cette communauté. L’éthique y est pourtant souvent évoquée, mais comme synonyme de la morale, se référant à des valeurs transcendantales, telles que liberté, égalité, fraternité. Il est vrai que ces valeurs s’incarnent dans le logiciel libre. Il est vrai que chacun est libre d’utiliser un logiciel libre comme il l’entend, de l’étudier, de le copier, de l’améliorer et de redistribuer ses versions modifiées. Il est vrai qu’avec le logiciel libre, toutes les utilisatrices et tous les utilisateurs sont égales et égaux, personne n’a de pouvoir sur personne. Il est vrai que le logiciel libre encourage la coopération fraternelle et à aider les autres. Mais ce n’est qu’en distinguant, comme nous l’avons fait au précédent volet de notre enquête, morale et éthique, que se dévoile la puissance profondément éthique du logiciel libre, en permettant aux pratiques ubiques de s’émanciper du pôle numérique en allant à l’encontre des principes capitalistes.

L’affirmation d’un caractère anti-capitaliste intrinsèque au logiciel libre est sans aucun doute un axe à développer, non seulement dans le cadre de notre éthique de l’ubique, mais également dans les pratiques et les discours des militants du logiciel libre. Il faut laisser à l’open source la crainte de déplaire au secteur économique. Au contraire, il s’agit pour le logiciel libre d’assumer une sortie de l’économie. Car toute économie du logiciel est une fiction aux effets pourtant bien réels, empêchant notamment d’échapper au pôle numérique de l’ubique. C’est ce que le prochain volet de notre enquête explorera…